Quelques extraits de « L’explosion des secrets »

Karine était enfin prête, elle se réjouissait à l’idée de sortir pour le nouvel an. Pour la première fois depuis des mois, leurs amis les avaient réhabilités, proposant à François de mixer dans leur villa sur les hauteurs de Nice. Pierre-Alexandre était un copain d’enfance de François. Ensemble, ils avaient fréquenté les mêmes écoles privées catholiques et avaient vécu une même rébellion adolescente. Ce qui les avait foncièrement différenciés résidait dans leurs abus. François avait préféré la dope à une belle carrière dans l’office notarial de son père, avait fait le tour du monde et, lorsque dix ans plus tôt, on l’avait rapatrié de Katmandu, il fut contraint de suivre une cure de désintoxication. Ça n’avait pas marché. Rechute après rechute, il revenait toujours au point de départ, jusqu’à sa rencontre avec la jolie Karine. Dès qu’il l’avait aperçue, il tomba sous son charme. Elle avait le regard touchant des femmes de trente ans un peu paumée. Unis, ils se découvraient des passions pour des groupes de musique électro underground, le cinéma indépendant et l’art dans toutes ses formes. Cette femme semblait cultivée derrière sa grande détresse humaine. En trois semaines, elle était devenue sa muse. Il s’était remis à écrire, à composer sur son ordinateur. Il refusait de lui laisser regagner la capitale. Elle n’avait guère envie de rentrer.

Le couple avait élu domicile dans la demeure familiale de François. Bien que Karine se soit toujours montrée courtoise, sa belle-mère nourrissait à son égard cette forme de suspicion qu’ont les femmes vis- à-vis de leurs brus qu’elles n’ont pas choisies. Karine ressentait ce froid à son égard. Il s’épaissit lorsque Karine découvrit qu’elle était enceinte. Néanmoins, malgré son hostilité à peine voilée, Marie-Madeleine offrit au jeune couple la jouissance d’un appartement qu’elle possédait dans le vieux Nice. En échange, elle se montra insistante pour que le couple se mariât rapidement. Ainsi, sans qu’elle n’ait pu le réaliser, Karine était devenue une épouse rangée, mère de famille, dénotant totalement avec la jeune femme libérée qu’elle avait été. Elle n’avait pas eu le temps de réaliser ces changements. Elle devait s’adapter à cette nouvelle vie. Un temps, elle avait été heureuse. Cela avait été de courte durée. Très vite, François s’était remis à la défonce et à se saboter. Nonobstant les sommes considérables dépensées par sa bourgeoise de mère pour le faire enfin entrer dans le droit chemin et de ses relations politiques qu’elle usait, François finissait toujours par tout gâcher. Selon Marie-Madeleine, s’il ne pouvait redresser la pente, l’unique responsable était toujours sa garce de belle-fille. De son coté, Karine esquivait les mots durs de sa belle-mère. Depuis qu’elle avait donné naissance à Sirius, elle ne pouvait que comprendre cette défense maternelle. Elle non plus n’apprécierait certainement pas à l’avenir qu’on s’en prît à son fils, qu’on le lui volât, qu’on le réduisît à l’état de déchet humain. Cependant, Karine n’y était pas pour grand- chose. Pendant longtemps, elle avait tout supporté. Elle avait repoussé les démons de François afin de l’aider à s’en affranchir. En vain. Elle tenait le couple d’une main de maître. Seul son salaire de secrétaire médicale leur permettait de boucler les fins de mois et, parfois, cela ne suffisait pas encore.

Au fil des ans, son amour pour François s’était usé. Elle n’en pouvait plus de l’attendre durant de longues nuits sans fermer l’œil. Lorsque l’été fut arrivé, avec son lot de touristes, elle s’était permise un écart de conduite et, sur la plage, avait fini par céder aux avances d’un jeune allemand. Le temps d’un baiser, elle s’était à nouveau sentie femme. Malheureusement, chaque fois que François entrait dans le périmètre, il avait le don de tomber au plus mauvais moment. Une bagarre avait éclaté sur la plage. Le couple et le touriste avaient terminé au poste de police. Depuis, sa belle-mère ne cessait de l’humilier, et François avait fini par tomber encore plus bas dans sa déconsidération. Leur couple s’était dégradé au vu et au su de tout le monde. Ce soir-là, Karine était heureuse de pouvoir sortir, même si elle craignait pour le déroulement du réveillon.page12image5825616Elle n’avait jamais été une fille du Sud, et on le lui avait toujours faitsentir, pourtant nul n’ignorait ce qui se tramait dans l’intimité entre Karine et François. L’attention portée par les autres femmes durant lasoirée la mettait mal à l’aise. À un moment, l’air était devenu irrespirable dans la villa bien rangée parmi ces gens trop bien habillés. Elle était sortie prendre l’air. Au bord de la piscine, elle fumait tranquillement une cigarette lorsque soudainement la musique s’était arrêtée. À l’intérieur de la villa, un mouvement de panique et des cris. Une bagarre venait d’éclater. Instinctivement, elle retourna vers l’intérieur. Son bougre de mari s’était encore illustré en beauté. Il avait asséné le premier coup de poing à son hôte sous prétexte que Pierre- Alexandre n’appréciait pas son set. En effet, il était payé pour faire danser les gens et non pour les faire fuir. Elle tenta de s’interposer entre les deux hommes et reçut une gifle magistrale. Le combat s’arrêta net. Ce coup sonnait la fin de la soirée. L’année commençait bien mal. Dans la voiture, elle ne prononça pas un mot. Elle conduisait prudemment. François était encore ivre et vociférait comme une bête enragée. Elle refusait de l’écouter. Elle ne le supportait plus.

Une fois rentrés dans leur appartement, il ouvrit une bouteille de bière. « Tu bois trop » lui lança-t-elle. Furieux de cette remarque, il l’attrapa par le cou et commença à l’étrangler. Elle se débattait comme elle pouvait, coincée contre le mur. Elle finit par se dépêtrer de son bourreau à grands coups de genou dans ses testicules. Il se recroquevilla de douleur. Elle voulut se réfugier dans une autre pièce, mais il l’attrapa par la jambe et la fit tomber au sol. Il la traita de « salope » tout en la martelant de coups de pieds. Elle se retenait de hurler, par habitude, comme si Sirius était dans sa chambre. Elle encaissait les coups sans broncher. Les larmes coulaient sur le plancher. Lorsque François réalisa la violence de ses actes, il l’enlaça à même le sol. « Je t’aime, pardonne-moi. » Il se mit alors à pleurer, en l’étreignant de toutes ses forces. Il glissa sa main droite sous sa robe et lui arracha son string. Brutalement, il lui enfonça des doigts dans la chatte. Elle se tordait de douleur. Il enroula son bras gauche autour de son cou, lui souffla son haleine alcoolisée au visage et engouffra sa langue épaisse dans la bouche de son épouse. Sous ses yeux, ellevoyait sa vie défiler. Elle s’imaginait là crever comme une chienne sous les coups de son béquilleur. Maintenant, il la pénétrait. Elle pleurait encore. « Arrête de chialer, t’aimes ça ! Putain ! » Il accompagna la parole d’une énième tourniole et jouit en elle. Il se releva, la bite à l’air et repartit dans le salon.

Elle resta un moment assise dans le couloir à verser toutes les larmes de son corps. Jonchée sur le sol, elle ne ressemblait plus à rien. Les cheveux ébouriffés, le mascara dégoulinant et les yeux emplis de tristesse, de colère, elle n’en pouvait plus. Il fallait que toute cette violence cessât. De son coté, il s’était remis à mixer. Les accords entre les morceaux étaient ratés. La réverbe s’entendait dans tout l’appartement. Même sa musique lui était devenue insupportable. D’un bond, Karine se redressa. Elle devait mettre un point final à ce supplice. Dans la cuisine, elle pila toute une boite de Lexomil qu’elle versa dans un verre. Elle le remplit de vodka et noya la vodka de Coca. Elle rejoignit François dans le salon et lui tendit le breuvage. Il la remercia et but d’un trait. « Je ne sais pas ce que j’ai, je me sens fatigué tout à coup. » Elle sourit. « Tu vas crever connard ! » Il voulut à nouveau lui coller une baigne mais tomba à la renverse. Il atterrit à cheval entre le parquet et le canapé. Dans la chambre, elle regroupa à toute hâte ses affaires et les enfourna dans une valise. Elle fit de même avec les vêtements de Sirius. Elle devait fuir, partir loin de toute cette violence, protéger son fils et lui offrir un avenir meilleur. Dans le salon, François ronflait comme un sonneur. Elle ne l’avait pas tué. Elle en fut soulagée. Elle prit son temps. Après la douche, elle observa les hématomes sur sa nuque. « Connard » hurla-t-elle.

Partir ! Mais pour aller où ? se demanda-t-elle. Elle saisit son téléphone. Elle allait composer le numéro de ses parents pour leur demander refuge, puis elle réalisa que ce serait le premier endroit où François viendrait la persécuter. Tout à coup, elle se souvint de son vieil ami Arnaud. Elle se mit à espérer qu’il n’eût pas changé de numéro.

« Bonne année ma Chérie ! lança-t-il à l’autre bout du fil.
– Pardon. Bonne année à toi aussi. Karine se mit à pleurer. De l’autre côté, elle entendait les basses résonner puis les gens scander « Happy New Year ». Tu n’es plus à Paris ?
– Si, je suis en vacances à Miami. Il est à peine minuit ici. Ça me fait vraiment plaisir de t’entendre ! Tu pleures ?

– Arnaud, j’ai besoin d’aide.
– Je ne sais pas ce qui se passe, mais je t’envoie mon adresse par SMS et je préviens mon coloc de ton arrivée.
– Je te remercie. Je regrette de ne pas t’avoir donné de nouvelles pendant toutes ces années.
– Miss, c’est oublié. Je te vois à mon retour. Je t’aime très fort. »

Dans le salon, François ronflait à tout rompre. Il dormirait encore longtemps. Elle consulta les horaires de train sur Internet et réserva un taxi. Chez ses beaux-parents, la maison somnolait encore. Elle utilisa sa clé et fit attention dans les escaliers à ne pas faire claquer ses talons aiguilles sur les tomettes. Elle se dirigea doucement vers la chambre de Sirius. « Réveille-toi mon cœur, Maman t’emmène en vacances pour la nouvelle année. » Le garçonnet ouvrit les yeux et sourit à sa mère. Ils s’étreignirent. « Habille-toi vite mon ange, le train nous attend. » Le fils écouta l’ordre de sa mère pendant qu’elle regroupait dans un sac ses dernières affaires. Au moment où ils descendaient les escaliers Marie-Madeleine surgit et les surprit. « Vous n’irez nulle part, vous ne me volerez pas mon petit-fils ! » Sur le perron, Karine se retourna et lui adressa son plus beau doigt d’honneur. Mère et fils s’engouffrèrent dans le taxi.

***************

Vincent avait un charisme puissant. Il avait tout pour séduire hommes et femmes : la grandeur, la bruneur grisonnate, le vert envoûtant des yeux, la barbe bien taillée et une musculature impressionnante qu’on devinait malgré son pull. Karine l’écoutait avec attention tout en dégustant les sushis et la bouteille de Saint-Joseph qu’il avait apporté. Il avait pris soin de choisir ce type de repas, sachant qu’elle avait initié l’homme qu’il aimait à la cuisine japonaise alors qu’il était encore plein d’a priori naïfs des jeunes provinciaux quand il avait intégré la capitale. Même s’il n’avait jamais rencontré cette femme, les longues discussions des dernières heures avec Arnaud lui avaient permis de la percevoir comme une fille attachante et en avance sur son époque. L’image n’était plus tout à fait la même, mais lorsqu’elle évoqua sa vie de couple, il sentit en elle l’envie d’échapper à un destin sur lequel elle avait perdu tout contrôle depuis un bon moment. Elle répondait spontanément, désireuse de quitter pour de bon le statut de femme soumise à l’intérieur duquel elle s’était enfermée. Comme lui, elle était une parisienne de souche, chose suffisamment rare à ses yeux pour la faire entrer dans un cercle de confiance relative.

Lui aussi avait vu sa ville changer, même si dans les beaux quartiers seules les vitrines des boutiques avaient vendu leur âme. Il dénotait face à ses origines sociales, et même s’il avait eu la chance de descendre d’une lignée de médecins, il s’était démarqué en optant pour la chirurgie esthétique et réparatrice. Avant de réussir ses études à Miami, où il avait passé plusieurs années à la fin des années quatre- vingt-dix, il avait flairé le filon et s’était adapté aux mutations de cette société et à son besoin grandissant d’éternelle jeunesse. L’époque avait aujourd’hui changé. Il avait entendu les difficultés d’Hollywood à trouver des actrices et acteurs paraissant leurs âges. Dès lors, il n’opérait plus que l’essentiel, et proposait différentes options à ses patients pour répondre à un besoin psychique et non à un caprice. Corriger les défauts d’une proéminence nasale trop prononcée ou l’absence de menton carré était dans ses cordes. En revanche,les catastrophes causées par ses confrères mercantiles le rebutaient et lesréparaient lorsque c’était encore possible. Il aimait à prendre en exemple le cas de nombreuses célébrités telles que Johan Van Ark ou Donatella Versace. Il n’y avait plus rien de naturel sur leurs visages, de même que Mickey Rourke et d’autres hommes encore. Sa philosophie l’amenait à conduire ses patients vers des aspirations raisonnables. Il leur donnait souvent pour contre-exemple les cas de ces nouveaux septuagénaires que le cinéma s’arrachait et ainsi leur proposait uniquement la chirurgie de l’essentiel. Pour les yeux de Karine dont les pâtes doigts commençaient à légèrement s’esquisser, il ne conseilla rien. Il la complimenta sur sa beauté. En cela, elle était restée aussi belle qu’Arnaud la lui avait décrite.

Il y avait près d’un an qu’Arnaud et lui s’étaient rencontrés. Rapidement, ils étaient tombés sous le charme l’un de l’autre, si bien que Franck les avait mis en garde à l’époque. Par expérience, un couple se formant trop rapidement avait le pouvoir de se dissoudre aussi vite qu’un comprimé effervescent. Les deux beefcakes lui avaient répondu par un sourire. Chacun avait appris de ses erreurs passées et, dans la mesure où ils se sentaient en osmose, la décision de vivre ensemble s’était naturellement imposée. Vincent montrait ses photos de couple à Karine. Sur les clichés, elle semblait voir Dupond et Dupont tant les deux garçons jouaient du mimétisme. Dans leurs yeux, le bonheur et la malice. Elle n’avait pas le souvenir d’avoir vu son ami aussi heureux qu’à l’époque où il avait vécu avec Franck et elle fut surprise d’entendre à nouveau parler d’une belle complicité doublée d’une franche camaraderie. C’était peut-être ce qui avait manqué au premier couple d’Arnaud, songea-t-elle. Vincent lui expliqua qu’Arnaud avait décidé de lui céder sa place dans l’appartement car il ne comptait pas y revenir vivre. Elle aurait donc le temps de se construire un nouveau départ. Mais elle mit en avant une première difficulté : trouver un travail dans sa branche. Vincent l’ayant observé tout au long du dîner décida, malgré les soupçons qu’il nourrissait vis à vis de l’honnêteté de la jeune femme, de lui proposer un poste dans sa clinique. Si elle avait été capable de garder le secret au sujet de la paternité d’un enfant, nul doute qu’aucune information au sujet de sa patientèle célèbre et fortunée ne filtrerait. Ainsi, il il l’invita à venir travailler trois jours plus tard. Son calcul était stratégique : il aurait toujours un œil sur elle. De même, il passerait pour l’ange gardien d’Arnaud si celle-ci ne se révélait pas être celle qu’elle prétendait être.

Si l’on avait filmé la scène, on aurait cru à un dîner entre amis. Chacun s’était exprimé librement, sans contrainte, et ils avaient ri en se racontant des anecdotes au sujet du principal absent de la soirée. Il manquait à tous. Depuis quelques temps, Arnaud était en lice pour prendre la Direction générale de Cohen & Associés, célèbre agence publicitaire dont l’expertise resplendissait à l’international. Dès lors, il se donnait les moyens de trouver les arguments les plus convaincants à fournir au conseil d’administration de sa boîte. C’est la raison pour laquelle, lors de l’atterrissage du couple à Roissy, il s’était aussitôt envolé pour Londres où il passerait les jours suivants. Avant de prendre congé, Vincent informa Karine du vernissage de Christian auquel Arnaud l’avait conviée. Il n’aurait pas l’opportunité de la revoir avant et, connaissant son goût prononcé pour l’art contemporain, il avait eu envie de lui offrir une bouffée d’air frais.

***************

De retour dans leur nid d’amour, Arnaud éprouvait le besoin de se confier à Vincent. L’amie retrouvée n’était plus vraiment la même que celle qu’il avait connue autrefois. Elle lui avait semblé plus grave, plus distante, plus paumée aussi. Vincent le rassura. Les gens changeaient au fil du temps, qu’ils le veuillent ou non. Il invita Arnaud à se réjouir car au milieu de ses tourments, elle avait décidé de frapper à sa porte. Karine lui avait alors prouvé sa confiance. Il la connaissait peu et, en dépit de ce qu’il avait découvert, Vincent avait envie de l’aider davantage à reconstruire sa vie. Pour l’instant, il garderait le secret. Il déciderait du moment idéal pour faire éclater la vérité. Il ne pouvait en être autrement. Contrairement à son petit ami, Vincent en savait davantage sur cette amie, par le biais de Franck, mais aussi de ce qu’elle avait pu lui narrer. Elle n’avait pas eu une vie facile ces dernières années, raison pour laquelle chaque chose retrouverait sa place au bon moment. Pendant qu’Arnaud était avec Karine, Vincent avait contacté un avocat. S’il s’était montré dur avec la jeune femme, pour le bien-être de Sirius, il n’hésiterait pas à mettre la main au portefeuille. Ce que lui avait fait vivre François l’amenait à vouloir la protéger. De même, elle représentait tant pour Arnaud qu’au moment où il découvrirait sa paternité, il serait présent pour arbitrer, ne pas les laisser se haïr ou se perdre définitivement. Il ne voyait pas d’autresolution. L’avocat qu’il avait consulté avait pris note de la moindre information. S’il refusait l’affaire, n’étant pas spécialisé dans le droit de la famille, il avait fourni à Vincent les coordonnées d’une consoeur redoutable. Féministe jusqu’au bout des ongles, ce conseil n’hésiterait pas à afficher tous les travers de François afin de le faire sortir définitivement des vies de Karine et Sirius. Arnaud trouverait sa place de père après une période d’adaptation et chacun pourrait enfin être serein et heureux.

Pour mieux connaître Karine, Vincent avait passé une partie de l’après- midi avec Christian et Sarah. Dès lors, sans qu’Arnaud n’ait à tout leur livrer sur leur folle jeunesse, il avait appris à apprécier cette femme que tout le monde semblait aimer. Les anecdotes du couple ont beaucoup amusé le médecin, même s’ils avaient préféré taire certains secrets. Christian et Sarah étaient d’accord pour aider Karine et Arnaud à se retrouver, mais en aucun cas ils ne voulaient trop en dire. La façon dont Arnaud s’était construit ne devait pas sortir de leurs souvenirs. Pour la première fois depuis longtemps, ils avaient revu un homme amoureux, désireux de construire une belle et longue histoire. Ils s’en étaient tenus au mensonge de leur ami : il n’avait plus de famille. Arnaud ne parlait plus à ses parents depuis plusieurs années. Jamais il ne donnait de nouvelles. Sa mère lui en avait trop fait baver. De temps à autre, il contactait sa grand-mère paternelle du bureau ou échangeait avec son frère Nicolas sur Facebook. Il ne connaissait pas sa sœur cadette Élise, même si elle était dans sa liste de contacts. Elle était à ses yeux une parfaite inconnue. Il s’était construit autrement, loin de la misère sociale des uns et des autres. Il avait appris à porter des œillères pour ne pas perdre ses objectifs de vue. Dans son univers professionnel, lorsque quelqu’un tentait de se mettre en travers de sa route, il apprit vite à réduire à néants ses adversaires. En ce moment pourtant, une personne le préoccupait. Natacha de Lavoisier avec laquelle il avait aimé collaborer se retrouvait en concurrence directe avec lui pour le poste qu’il briguait. Il n’avait rien contre elle. Son projet de gestion de Cohen & Associés devait être largement le meilleur.

Après qu’Arnaud eût fait le point sur son travail, Vincent l’invita à setaire. Ils étaient en week-end et devaient pouvoir souffler, s’échapper du quotidien. Il alluma l’enceinte Bluetooth et envoya un set qu’il avait téléchargé durant la semaine écoulée. Arnaud préparait l’apéritif tandis que Vincent traçait des lignes sur la table basse en verre. Les bass raisonnaient dans l’appartement. Ils s’embrassaient avec passion, les mains caressant leurs corps. Le regard amoureux, ils ne pouvaient se défaire l’un de l’autre. Le temps coulait, les sets s’enchainaient. Il était maintenant l’heure d’aller danser. Ils avaient beau ne vivre ensemble que depuis peu, ils avaient déjà adopté le look des couples de clones. Ils portaient les mêmes polos Fred Perry, les mêmes Stan Smith édition limitée. La ressemblance allait jusqu’à la forme de leurs barbes taillées. La seule différence considérable que l’on pouvait noter relevait de la couleur de leurs cheveux ou de leur pilosité faciale: Vincent avait commencé à grisonner depuis un moment, ce qui lui conférait une image pleine de sagesse renforcée cependant par des traits autoritaires. Le visage d’Arnaud aussi était plus grave que par le passé. Il avait appris à utiliser la persuasion de la force de son regard. Aux yeux du monde, ils étaient un couple de gagnants. On les enviait, les adulait, les jalousait. « On vit une histoire formidable » finit par avouer Arnaud au moment d’enfiler son manteau. Intérieurement, il avait déjà tout gagné. Il songea à son arrivée à Paris, au jeune homme naïf qu’il avait pu être, puis à tout ce qu’il avait construit, à ce qu’il avait mis en place. « Un jour, je te raconterai mes secrets les plus fous. » Vincent lui répondit qu’ils avaient toute la vie devant eux. À cet instant, il décida de l’épouser. Il attendrait la Saint-Valentin pour formuler sa demande en mariage, quand tout ce qui se tramait serait derrière eux. Il sourit à son amoureux, l’embrassa une dernière fois. Il était temps d’aller bondir sur le dancefloor.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.